Hanna Sidorowicz

Poèmes et dessins de la fille née sans mère

 

Nous ne savons pas d’où viennent les images ni qui sont les têtes qui, un jour, vont peupler la feuille. La feuille ou la toile, c’est selon. Un jour elles apparaissent. Elles? Non. Au début c’étaient des anges et les anges n’ont pas de sexe. Le sexe est venu plus tard : ensuite on a pu dire  » Elles « . C’étaient des filles, des petites : des Ménines. Meniñas. Nous ne savons pas qui elles sont, ni si elles sont grandes d’Espagne. Avant elles, il y a eu les Tables Rondes – mais les chevaliers y étaient trop petits pour qu’on les reconnaisse, pour qu’on sache s’ils étaient hommes. Hommes ou anges…

 

J’ai souvent été surpris que les figures d’Hanna Sidorowicz, bien qu’aériennes, soient souvent construites sur des jambes d’une vraie matérialité. La physique du corps partait du sol, se communiquait aux pieds, puis, de degré en degré, cela s’évaporait. Ou bien, soudain un grand homme rouge naissait de ces sillons d’encre. Il s’avançait calmement, presque pesamment, tranchant sur les figures diaphanes.

 

Depuis ce temps, les personnages se sont ramassés, sont devenus plus concrets peut-être, passant par ce moment de la Table Ronde, puis par celui des Bibliothèques où les hommes avaient disparu. Quand ils étaient encore là, on ne les voyait pas agir : ils étaient assis, sombres comme Keu, le sénéchal du roi Arthur,  prêts peut-être à se lever poussés par le courroux, ou l’angoisse. Puis ils ont disparu. De toute façon,  on ne les voyait pas se battre, ils n’agissaient pas. Ils étaient juste à ce point d’une incarnation plus avancée que les anges…

 

Alors les filles sont apparues. Sorties de leur corolle inversée, jupes diaphanes de la Petite Danseuse de Degas, plus que les jupes empesèes aux lourdes armatures d’osier des Ménines de Vélasquez – des armatures trop lourdes pour elles. Des armatures,  tiens ! Des armures ? Elles aussi…

 

En 1918, à Lausanne paraissait l’un des ouvrages les plus importants de Picabia, à la fois recueil de poèmes et cahiers de dessins : Poèmes et dessins de la fille née sans mère. L’oeuvre était une peinture sous forme de livre, une peinture faite presque sans l’aide de l’auteur : une oeuvre imprimée mécanique qui était là  pour dire ce qu’elle n’aurait pas dit autrement.  Les peintures d’Hanna Sidorowicz sont des oeuvres sur papier, marouflées sur toile pour les plus grands formats, mais presque toujours elles sont écrites.  Personne ne peut les lire, et je me suis toujours demandé si l’auteur avait une réelle conscience,  même instantanée et vite oubliée, de ces mots qui pourtant tombent sur la feuille au rythme saccadé d’une machine à écrire automatique.

 

Aujourd’hui,  sa peinture,  ses dessins, son écriture  se sont apaisés mais non ralentis. C’est une nouvelle ère qui débute, comme on parle d’ères géologiques. Les sédiments sont retombés peu à peu et, de ce substrat, d’un terreau sombre, est sortie une figure de lumière.  Presque femme.
Fille au moins,  née sans mère.

François Michaud
Conservateur Musée d’Art Moderne de la ville de Paris